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Passions Médiatiques

DAVID BENAYM

Publié et Mis en ligne et publié le 27/02/2004
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Le nouveau film de Mel Gibson vient de faire sa sortie sur les ecrans Américains... Ambiance a New York autour de cette Pour le vétéran démocrate, dernier frère de la dynastie Kennedy, John Kerry est «le président dont l'Amérique a besoin».
Quant à l'administration Bush, elle a rendu «l'Amérique plus faible», dit-il.

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AMBIANCE

CORRESPONDANCE PARTICULIÈRE À NEW YORK

 

Mercredi des Cendres, onze heures du matin à Union Square, quartier populaire au cœur de Manhattan. Près d’un New-Yorkais sur quatre se balade marqué au front d’une petite croix charbonnée à la va vite dans l’église du coin. Le jour est symbolique, même si le carnaval médiatique autour de « La Passion du Christ » continue de faire rage. A l’entrée du cinéma, l’ambiance est pourtant décontractée : on y grignote du pop-corn. Mais, pour la première fois depuis longtemps, les sacs sont fouillés au tourniquet, de peur que certains extrémistes ne viennent troubler la première projection du film dont toute l’Amérique, et à sa suite le monde entier, parle : La Passion du Christ. Jamais un film n’aura fait autant parler de lui avant même que la presse n’ait pu aller le voir. Ici tout le monde a une opinion, sans connaître le contenu exact de l’œuvre. Les pros saluent le « coup » : « Sans budget, Gibson a obtenu une formidable campagne de promotion », admire Jerry, publicitaire croisé dans la file d’attente. Entre les rumeurs d’un antisémitisme exacerbé et les propos clairement révisionnistes de Gibson père, tous les ingrédients étaient réunis pour faire de ce non évènement un sujet hot.

 

UN FILM « GORE » ?

 

        Le film commence bille en tête, sans générique. La salle est d’emblée en émoi. Et soulagée, aussi : «  Enfin, je vais pouvoir me faire une opinion sur cette passion médiatique », souffle Keith, qui s’est échappé de son bureau pour venir voir le brûlot : les douze dernières heures de « Yoshua mi Nazaria », en araméen et en latin ! Pendant plus de deux heures, de l’arrestation à la crucifixion, les images de sang, de haine, d’humiliation défilent devant les yeux hagards des spectateurs. Entre larmes et hébétude, stupeur et effroi, la pellicule suinte d’hémoglobine tout au long de la séance. Certains quittent la salle, d’autre se cachent les yeux devant l’atrocité du spectacle, la plupart reste coi et regarde avec le plus de recul possible le film polémique. C’est avant tout par curiosité que les foules se sont déplacées dès la première journée de projection. Cynthia, catholique pratiquante, se dit « choquée par la platitude du message. Ce film n’offre rien d’autre que de la torture pendant deux heures, c’est du pure gore ! », se lamente-t-elle. Etudiant en cinéma à la prestigieuse New York University, Craig, lui, s’avoue « largué » au milieu de l’histoire : sans héritage religieux particulier, il a du mal à suivre le fil de cette succession de « scènes sadiques » : « Le film, en fin de compte, est plutôt rébarbatif…» La démarche de Mel Gibson n’est pas en soi malintentionnée, mais elle rend le film « difficile » : dialogues en langues mortes et inspiration d’Evangiles que peu connaissent. Il s’adresse à un public averti. Or, son film est offert au grand public, qui n’a pas toujours le background pour comprendre que le message n’est pas d’abord antisémite mais avant tout une interprétation très personnelle. Et rien, dans l’œuvre, ne guide, n’explique, ne relativise. C’est un choc à l’état pur.

 

BEAUCOUP DE SANG, MAIS PEU DE SENS

 

        A la une de tous les journaux, dans toutes les émissions de télévision, les médias se sont emparés de la sortie du film, portant le débat à l’incandescence. Une telle publicité est démesurée par rapport au niveau très moyen du film. Le refus des studios d’Hollywood de produire le film, le constant secret du réalisateur autour du scénario, les 25 millions de dollars risqués de sa poche, le support inconditionnel des fondamentalistes made in USA, les diatribes négationnistes du père Gibson : autant d’ingrédients périphériques, qui ont fini par faire événement. Pour le Washington Post, c’est un long-métrage « quasi pornographique » par sa violence. Pour le Chicago Sun Times, « c’est le seul film qui dise ce qui s’est réellement passé ». Pour le Los Angeles Times, « son intensité sadique efface tout le reste… » Et voilà que l’Amérique, entre injures et profession de foi, entre crises cardiaques (deux, à ce jour) et quelques bagarres dans les salles, se réveille en se posant, deux mille an après, cette question aberrante : « Qui a tué Jésus ? » Les Juifs, semble dire le film. « Nous tous ! », répond Mel Gibson, se défendant sur ABC de toute haine pour « ses frères Juifs ». Quant au spectateur, ce film ne le laissera pas indifférents mais pas plus éclairé au final. Beaucoup de sang mais peu de sens… Et si d’aventure, près d’Union Square, il croise, comme nous, ce vieux prêtre discret, il entendra peut-être, enfin, la voix de la sagesse : « Qui a tué Jésus ? Mais c’est Lui qui a décidé de donner sa vie. Lui, le Juif, entouré d’apôtre Juifs, torturé et crucifié par des Romains. Et il l’a fait en espérant nous réconcilier… » De ce point de vue, incontestablement, le film de Gibson semble un échec complet.

© La Libre Belgique 2004

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